vendredi 7 novembre 2014

De coloribus … non est disputandum


Appelez-les comme vous voulez!

Quand j’étais enfant, je mangeais des têtes de nègres et j’adorais ça. Avant d’arriver en Suisse, je mangeais des Negerkuss – des baisers de nègre – et j’adorais ça. Bien que leur fille soit mineure, mes parents ne voyaient aucun mal à ce qu’elle reçoive des baisers d’un homme de couleur. C’est sans doute parce qu’il n’y avait aucun homme, de quelque couleur que ce soit, à l’horizon. Cette friandise fort appréciée a pu, fort heureusement, survivre, il a simplement fallu lui donner un autre nom : tête au choco ou autre. A noter qu'en Autriche, cette même friandise s'appelle Schwedenbombe. Ça ne pose évidemment aucun problème.

Fazerin lakupekka 1)

Lorsque j’étais enfant, ce que j’aimais le plus en allant en vacances en Finlande, c’était de retrouver les bâtons de réglisse de chez Fazer, le célèbre pâtissier-confiseur. Les emballages portaient l’image stylisée et caricaturale d’un habitant du continent d’où provient la matière première de ladite friandise. Autrement dit, enfant, j’ai appris à associer l’Afrique à quelque chose de sucré et de délicieux, tout comme les baisers – dorénavant interdits – du paragraphe précédent.

Avant / Après
En Allemagne, certaines petites épiceries portaient (portent encore?) le nom de Kolonialwaren : marchandises coloniales. Cela signifiait qu’on y vendait du café, du thé, du cacao, du sucre, marchandises autrefois exotiques. Je ne sais pas si cette dénomination a été supprimée, mais en Autriche, les enseignes des magasins Julius Meinl portent encore une image qu’on pourra qualifier de raciste. Mais quel magasin affichera une image négative pour attirer le chaland, je vous le demande ? Peut-on réellement croire à une intention mauvaise et discriminatoire derrière ce choix ? Il va sans dire que l’image d’un gros Bavarois avec une chope de bière à la main ne poserait aucun problème, mais quel rapport avec le café et le chocolat ?
Café Julius Meinl
La Suède, championne toutes catégories du politiquement correct, s’est lancée dans l’éradication de tout ce qui pourrait inciter à la haine raciale. Les têtes au choco ne s’appellent donc plus negerbollen. Le papa de Fifi Brindacier n’est plus un Negerkung mais Kung Kalle av Kurrekurreduttön  (le roi Kalle d’un endroit imaginaire). Comme tous les enfants, j’ai lu Fifi – en anglais, mind you… - et son père était un King of the Southern Seas. Je me souviens avoir été un peu effrayée à l’idée de cette fillette de mon âge qui vivait toute seule dans une grande maison, avec un singe et un cheval, mais elle avait tout de même un papa et s’il était absent, c’est parce qu’il était quelqu’un de très important à l’autre bout du monde. Astrid Lindgren a voulu faire du papa de Pippi Långstrump quelqu’un de formidable et inspirant le respect. Selon les règles du politiquement correct, elle aurait dû en faire un ingénieur forestier travaillant quelque part en Laponie. Mais est-ce la bonne solution que de n’avoir, dans les livres pour enfants, que des personnages blancs, européens et ennuyeux ? Et que faut-il penser du fait que cette fillette vive seule, entourée d'animaux? Va-t-elle au moins à l'école? Que font donc les services sociaux ?

Option PC: le bonhomme est blanc
Tout va bien
Dans les pays nordiques, Noël est une fête très importante, un havre de lumière au milieu de l’hiver. Comme ailleurs en Europe du nord, on y mange des biscuits de type pain d’épice, contenant de la cannelle, du gingembre, du girofle et de la mélasse, ce qui leur donne une couleur brun-caramel. Ces biscuits ont diverses formes : étoile, fleur, cheval, bonhomme, cochon….. A l’occasion de la fête de la Sainte-Lucie, les enfants se déguisent et il arrive – oh ! Sainte horreur ! – que certains enfants se déguisent en biscuit de Noël. Cela a maintenant été décrété comme étant raciste et donc interdit. J’imagine qu’il est aussi interdit de se déguiser en Rois mages, ou alors il faudrait ré-ecrire la Bible et décréter que ces trois messagers étaient blancs. Il faudrait aussi traiter la cannelle, le gingembre, le girofle et la mélasse pour qu’ils deviennent blancs. Il sera alors à nouveau permis de se déguiser en biscuit de Noël. Le catalogue IKEA présente des emporte-pièces en forme de sapin, de maison, d’étoile….. mais pas de bonhomme. On n’est jamais trop prudent.
Toujours en Suède, Haribo a retiré de ses sachets de bonbons à la réglisse ceux qui avaient la forme de masques africains, amérindiens, asiatiques. Il faudrait sans doute aussi fermer les musées d’art primitif et d’art africain, qui se vend pourtant très cher. Ne resteront donc que les bonbons en forme de fleur, de voiture ou de petite maison. Mais finalement, ne faudrait-il pas tout simplement interdire la réglisse ?
Les partisans du politiquement correct ne voient-ils donc pas à quel point ils font l’inverse de l’effet recherché ? Leur message revient à dire : pour ne pas être raciste, tout doit être blanc, donc normal, comme dirait Coluche. La négritude n’existe pas, le métissage non plus. Si une personne a de la couleur sur la peau, on fera surtout semblant de ne pas la voir, parce qu’en réalité, ça dérange et ça met mal à l’aise.

Racisme anti-autrichien
En France, on tourne aussi savamment autour du pot, pour ne surtout pas appeler un chat un chat. On dira : une personne issue de la diversité ou encore : une personne appartenant aux minorités visibles. Comment peut-on considérer qu’il s’agit là d’une dénomination correcte et respectueuse ? Car cela revient à dire : "Tu n’es pas comme nous et ça se voit ". On dira aussi : une personne issue des quartiers sensibles et tout le monde comprendra : délinquant, voyou et dealer. C’est parfait ! Comme ça, on n’aura au moins pas dit immigré, ni maghrébin ni bougnoule – mot qui signifie noir en arabe du Maghreb   – mais on le pense néanmoins très fort. Ça ne changera rien à la réalité, les personnes provenant de ces quartiers ou de ces pays continueront à être mal perçues et rejetées par la société. Notons au passage à quel point il est devenu impossible de prononcer ces trois mots, surtout le dernier, qui a toujours eu un sens péjoratif, alors que les deux premiers ne font que décrire un fait, une réalité.

A force d’éviter d’associer les non-caucasiens à des bonbons ou à des pâtisseries, que leur reste-t-il comme modèles positifs ? Des footballeurs, des rappeurs et quelques acteurs qui se comptent sur les doigts d’une main. Pourrait-on envisager de choisir Omar Sy comme égérie du Nespresso ? Ce serait une véritable révolution. On a beau prendre des gants et des pincettes, rien de tout cela n’empêche le continent noir – permettez-moi ce qualificatif – d’être affligé de guerres, de famines, d’épidémies, de pauvreté, de mortalité infantile et maternelle, d’islamisme stupide…. Le pire, c’est qu’on ne demande même pas aux intéressés s’ils se sentent insultés par des têtes au choco et des pains d’épice.
Ne contient pas d'Africain(e)s
Je vais me resservir d’une tasse de thé vert et d’un biscuit bio. Bien au chaud dans mon salon, j’aurai la conscience tranquille, sachant que Tintin n’ira plus au Congo, que le papa de Fifi Brindacier est non seulement blanc mais CEO chez Nestlé et que les bonhommes en pepparkakka ne fêteront plus la Sainte-Lucie. Tout va bien dans le meilleur des mondes.


Epilogue: Tout le monde connaît le riz Uncle Ben's. La farine pour pancakes Aunt Jemima est sans doute moins connue de ce côté-ci de l'Atlantique. Il s'agit de deux produits très courants et très populaires aux Etats-Unis. Tous deux ont pour logo le visage souriant d'une personne d'origine afro-américaine (mais peut-être qu'on ne les appelle plus ainsi....). Le visage de l'Oncle Ben est celui d'un homme ayant réellement existé et qui était maître d' dans un restaurant. Tante Jemima s'appelait Nancy Green et était une esclave affranchie. Les esclaves âgés, ceux qui finissaient par faire partie de la famille, portaient le titre de Oncle et Tante, car il était interdit de les appeler Monsieur ou Madame. Nous avons donc deux représentations de personnages faisant allusion, de façon très directe, à l'esclavage aux Etats-Unis et pourtant, ces marques et ces logos existent toujours.
http://lencrenoir.com/derriere-uncle-bens-et-aunt-jamima/


 1) Pekka est un prénom typiquement finlandais. 

Voir aussi : Tintin au tribunal

vendredi 31 octobre 2014

Home Sweet Home

Diogène
Pour vivre heureux, l’être humain doit pouvoir satisfaire trois besoins essentiels: manger, se vêtir et se loger. Si les deux premiers besoins sont certes particulièrement importants, c’est le troisième, le logement, qui est le plus important de tous. Car sans logement, pas de travail et sans travail, pas de revenus, donc rien à manger et rien à se mettre sur le dos.

Lorsqu’on perd son emploi, il est essentiel de continuer à payer son loyer et son assurance maladie. Mais ici également, le logement est plus important que la santé. En effet, pour pouvoir retrouver du travail, il faut avoir une bonne présentation. Pour cela, il faut pouvoir bien dormir, se raser, se laver, avoir une table et une plaque (électrique ou au gaz) pour se faire à manger, pouvoir faire la lessive et avoir un endroit au sec et à l’abri des voleurs pour y mettre ses habits et - de nos jours - son ordinateur ou sa tablette, qui ont besoin d’une source d’électricité pour pouvoir fonctionner. Avoir une boîte aux lettres est indispensable pour recevoir son éventuel contrat d’embauche. Une fois qu’on a perdu son bail, autant dire qu’il est impossible d’en obtenir un à nouveau, étant donné qu’il faut pouvoir avancer trois mois de loyer en garantie, présenter des fiches de paie qui inspirent confiance etc. On se retrouve alors à faire le tour des canapés de ses amis qui, à la longue, finiront par vous trouver encombrant. Ne reste plus qu’à aller frapper à la porte de l’Armée du Salut ou des abris pour SDF, entouré d’un halo - et d’un fumet - qui n’inspire que la méfiance. Les gens oseront de moins en moins dépanner celui ou celle qui en a pourtant drôlement besoin et qui finira par sombrer de plus en plus profondément.

Le salon de Downton Abbey
Les jeunes dits en rupture qui ont des parents ou de la famille qui les portent à bout de bras ont bien de la chance. Et même les jeunes bien ordinaires: il faut que leurs parents puissent leur payer un logement pendant leurs études, s’ils étudient dans une autre ville. Les piaules pour étudiants sont chères et les bourses limitées. Rien que de ce fait, est difficile pour des enfants de prolo de grimper l’échelle sociale.

Laisser entrer quelqu’un chez soi demande beaucoup de confiance et de générosité. Cela signifie céder un peu de son espace et de son territoire afin de l’offrir à l’autre. Le chez-soi est quelque chose d’éminemment intime: votre invité voit quels livres vous lisez, quelle musique vous écoutez et peut décrypter votre personnalité en fonction de vos goûts de décoration intérieure. Une personne qui se retrouve seule après un divorce, un deuil ou après le départ de ses enfants devenus grands sera sans doute ravie d’avoir à nouveau quelqu’un à qui parler. En revanche, celle qui apprécie non seulement le silence, mais sa solitude, sa petite routine et la liberté de vivre à son rythme aura plus de peine à laisser autrui pénétrer son espace de vie. J’ai fait cette expérience en gardant une chienne chez moi pendant quelques jours: au début, il fallait que je m’habitue à cette nouvelle présence, ce regard insistant espérant une promenade, une caresse ou une croquette. Il fallait que je prépare deux repas, le mien et le sien et que je sorte la promener. Mais quel vide béant quand elle est repartie chez son maître! Inconsciemment, je la cherchais et je m’étonnais qu’il n’y ait plus rien ni personne qui réclame mon attention.
Two is company, three is a crowd*)
A deux reprises, ma mère a dépanné des femmes qui cherchaient un toit. Les deux fois, sa générosité a bien failli lui péter à la figure. Dans les deux cas, ces femmes se seraient bien installées indéfiniment chez elle, en prenant de plus en plus leurs aises car, une fois logées, tous leurs besoins semblaient satisfaits. Nous sommes parvenues à la conclusion qu’il était essentiel, non seulement de fixer des limites, par exemple dans le temps, mais également d’exiger un loyer, fût-il symbolique. Ma mère, toujours elle, avait pour coutume de dire "Au bout du troisième jour, l’invité commence à sentir mauvais", comme quoi, même si c’est sympa, il faut que les règles du jeu entre l’hôte et son invité soient bien claires. A partir du quatrième jour, ce n’est plus une visite mais de la co-location.
Bernard l'hermite

Vient ensuite la co-habitation proprement dite. Si l’invité abuse du téléphone ou passe sa musique préférée en continu, prend toute la place à la cuisine, voire - Oh! crime de lèse-territoire! - se permet des remarques désobligeantes ou, pire encore, déplace des meubles, cela sera immédiatement perçu comme de l’usurpation et par conséquent comme une agression. Il y a fort longtemps, j’ai partagé une chambre d’étudiante avec une jeune fille qui n’écoutait que de la Country, en boucle. Ca m’a appris la patience, la tolérance et la maîtrise zen de mes pulsions de meurtre. Ca m’a aussi appris à comprendre le prix d’un espace à soi, rien qu’à soi.


Les personnes âgées ont souvent besoin de compagnie, ainsi que d’une personne qui puisse leur donner un coup de main et être là en cas de pépin. Les étudiants et tous ceux qui cherchent à s’établir dans la vie ont, quant à eux, besoin de se loger. Ne pourrait-on pas combiner ces deux demandes? N’existerait-il pas un service social qui encadre ce genre d’échange, afin que tout se fasse dans la confiance et la sécurité, de part et d’autre? Un système de ce type a été inventé aux Etats-Unis - where else? - pour du house-sitting et dog+cat-sitting : des voyageurs vous gardent votre maison, ainsi que votre chat ou votre chien pendant votre absence. Il faut pour cela de sérieuses garanties, un peu comme avec AirBnB

Cela fait maintenant 21 ans que j’habite le même appartement, un record! Je me rends compte aussi que je devrais louer le ciel, chaque soir quand je me couche et tous les matins au lever d’avoir la chance d’avoir un joli appartement, un petit chez moi où je sais que je serai au chaud et à l’abri. Car ce n’est pas quelque chose qui va de soi.

*) A Night at the Opera - the Marx Brothers

Voir aussi:




lundi 7 juillet 2014

Dom Sebastiāo, roi malheureux

Dom Sébastien par Cristóvão de Morais 
Le roi Sébastien Ier, Dom Sebastiāo, fut roi du Portugal de 1554 à 1578. Il était le dernier héritier de la dynastie des Avis. Fruit d’une longue succession de mariages consanguins, il était de faible constitution et sans doute pas bien brillant intellectuellement. Son père est mort peu avant sa naissance, la nuit de la Saint-Sébastien; sa mère a rejoint son pays, l’Espagne, à peine sortie des couches; c’est ainsi que le petit Sebastiāo fut élevé par des Jésuites, qui ont fait de lui un fanatique religieux qui refusa le mariage et se donna pour mission de faire briller le christianisme chez les Maures. Il montera sur le trône à l’âge de quatorze ans et mènera son pays à la perte.

En l’an de grâce 1578, ignorant tous les avis contraires, il décida d’emmener la fine fleur de l’aristocratie et de l’armée portugaise au massacre. La bataille d’Alcazar Quibir ou Ksar el Kébir (la grande forteresse), au Maroc, a exterminé l’armée portugaise et a fait tomber le Portugal aux mains de l’Espagne de Philippe II. Cet affrontement porte le nom de Bataille des trois rois 1). Les Portugais ont quitté Lisbonne fin juin et la bataille décisive eut lieu le 4 août 1578. Ils sont partis à l’assaut du Maroc en plein été et n’étaient qu’au nombre de 17.000; leurs opposants quant à eux, animés de l’esprit de la Guerre Sainte et se trouvant sur leurs propres terres, étaient 30.000. C’était un affrontement déséquilibré, une guerre illégitime et anachronique, étant donné que ce pauvre Sebastiāo  pensait vaincre l’Islam, instaurer une monarchie chrétienne universelle et arriver jusqu’en Terre Sainte. La dernière croisade de la chrétienté méditerranéenne, selon Fernand Braudel.

Batalha de Alcácer-Quibir (1578), Museu do Forte da Ponta da Bandeira, Lagos
On ne retrouva jamais le corps du malheureux roi Sébastien. Le traumatisme de cette guerre stupide qui mit un terme à l’expansion coloniale et à l’existence même du royaume du Portugal a profondément marqué le peuple portugais. Le roi devint une figure mythique, personne ne voulant croire à sa mort ni à sa disparition. Plusieurs imposteurs en ont profité pour se faire passer pour lui. Puis est née une croyance, le sébastianisme, selon laquelle le retour du roi marquerait une renaissance et un nouvel essor pour le Portugal. Ce mythe perdurerait encore aujourd’hui, ce qui est compréhensible pour un pays qui a perdu sa grandeur d’autrefois et qui est aujourd’hui économiquement à genoux. Il en reste en tout cas l'expression: Ficar a espera de Dom Sebastião, qui signifie attendre quelque chose qui n'arrivera jamais.....
2)


Un tel drame, une telle destinée offre un livret tout trouvé pour un opéra. C’est Gaetano Donizetti qui s’en est emparé, pour en faire un opéra dramatique en grande pompe et en cinq actes, sur un livret d’Eugène Scribe, d’après une pièce de théâtre de Paul Foucher. Il s’agit de Dom Sébastien, roi de Portugal, dont la première eut lieu en 1843 à Paris. Bien que l’œuvre ait connu un immense succès au XIXème siècle, jouée en français (V.O.), en italien et en allemand, plus particulièrement dans l’empire austro-hongrois (180 fois rien qu’à Vienne), il n’y eut plus que deux représentations entre 1900 et 1945, puis huit depuis l’après-guerre, la dernière remontant à 2006 à New York 3). On peut se demander pourquoi cet opéra est ainsi tombé dans l’oubli. Il est vrai que c’est une œuvre très guerrière, demandant beaucoup de chœurs d’hommes, une distribution quasiment exclusivement masculine et une mise en scène grandiose: le port et la ville de Lisbonne, l’Inquisition, une procession funéraire... Mais les grandes maisons d’opéra n’ont généralement que peu de contraintes budgétaires. 

Selon le cahier qui accompagne le CD, le ténor ayant créé le rôle, Gilbert-Louis Duprez, était alors un homme dont la voix avait connu des jours meilleurs. C’est assez étonnant, étant donné que le morceau de bravoure du rôle de Dom Sébastien, Seul sur la terre, demande plusieurs contre-ré-bémol, ce qui n’est pas à la portée du premier ténor du dimanche venu.


Gilbert-Louis Duprez aurait d’ailleurs été le premier à chanter cette note en voix de poitrine, ouvrant la voie à une technique de chant nouvelle. Parmi les autres personnages, citons la seule femme, Zaïda, une belle mahométane convertie au christianisme, envoyée au bûcher pour apostasie et adultère. Les inquisiteurs la traiteront en outre de relapse, de femme impie et de parjure. La présence du poète Camões sur le champ de bataille n’est pas historiquement avérée. En 1572, il dédia son épopée Les Lusiades au jeune roi Sébastien 1er et assista, six ans plus tard, au départ des troupes portugaises vers leur sort fatal au Maroc. Il a toutefois un magnifique duo avec le roi lorsqu’ils se retrouvent tous deux en haillons dans les rues de Lisbonne, ayant miraculeusement survécu à la bataille. A noter également un chef arabe, Abayaldos, ainsi que quelques inquisiteurs. Les choeurs chantent à tue-tête la victoire d’Allah, qui veut la victoire, la vengeance et du sang. Au quatrième acte, Zaïda et Dom Sébastien sont tous deux condamnés au bûcher, mais en sont sauvés, car le roi accepte de signer l’acte de cession de son royaume à l’Espagne. Cela ne peut se faire ouvertement, raison pour laquelle les gardes les laissent s’évader. Toutefois, l’échelle de corde par laquelle ils s’échappent d’une tour est coupée par un soldat, précipitant les amants dans l’Atlantique.

Tous les ingrédients d’un opéra dramatique sont ainsi réunis. Ne reste plus qu’à espérer que cette œuvre finira par retrouver les scènes lyriques, car elle le mérite amplement.

Reconnaissance du corps de Dom Sébastien, par
Caetano Moreira da Costa Lima (1835-1898)
Voir aussi: 
Revue l’Histoire, N° 63: La triste destinée du roi Sébastien, par Lucette Valensi


Dom Sébastien pour les Nuls, la version en 10 minutes:


1) la bataille de l'Alcazar Kébir est orthographiée de différentes façons : « bataille d'Alcácer-Quibir » (en portugais), bataille de l'Alcácer Quibir (en français), et bataille d’Alcazarquivir (en espagnol)
2) Les cavaliers de la gloire de Souhail Ben Barka
3) Performance history, Tom Kaufman, in: livret accompagnant le CD Opera Rara 

samedi 21 juin 2014

La démocratie, c’est difficile


Pour bien faire, mille jours ne sont pas suffisants, pour faire mal, un jour suffit amplement. Proverbe chinois
Il y a parfois des expériences dans la vie qui vous ouvrent les yeux. N’étant pas née de la dernière pluie, j’ai déjà vécu bien des choses et connu bien des déconvenues. Les amis qui n’en sont pas, les gens sur qui vous comptiez et qui vous laissent tomber sans explication.... Le mensonge et l’hypocrisie sont présents bien plus souvent qu’on ne le croit. Sans devenir ni parano ni cynique, il convient d’ouvrir l’œil et le bon et surtout ne pas systématiquement faire confiance.

C’est ainsi que j’ai récemment pu faire l’expérience in vivo du fonctionnement - or lack thereof - de la démocratie. On s’exaspère face à des Poutine ou des Mugabe qui s’accrochent au pouvoir, on soupire avec condescendance face aux urnes bourrées dans les républiques bananières, mais on retrouve tout cela dans de mini-sociétés constituées juste à côté de chez nous. Je songe en particulier à une certaine association qui offre une véritable observation digne d’un laboratoire de sciences politiques.

Le mot «association» signifie, en principe, qu’un groupe de gens s’allie pour construire quelque chose ensemble. Mais certains, surtout s’ils sont membres fondateurs, estiment que l’Association est leur chose, qu’elle leur appartient et que les autres ne sont là que pour être à son service, bénévole, cela va de soi. D’autant plus si ladite association a pour seul but de promouvoir la carrière d’une personne proche de son propriétaire.

L’Association de droit suisse, pour pouvoir profiter de soutiens financiers suisses et de coups de pouce de la Ville de Genève, doit bien évidemment être domiciliée à Genève, même si son propriétaire habite en réalité dans le Grand Genève, c-à-d en France. C’est ainsi qu’elle cherchera une personne bienveillante qui voudra bien offrir sa boîte aux lettres, du bon côté de la frontière. Jusque-là, pas de problème, ce sont des arrangements très courants et pas bien méchants, pour autant que Madame Boîte-aux-Lettres soit quelqu’un qui participe à la vie de l’Association. Madame est même si gentille qu’elle permettra qu’on utilise un scan de sa signature pour les nombreux dossiers de demande de subvention.

Selon le droit suisse, le Président d’une association doit être domicilié en Suisse. Jusque là, le droit est respecté. Là où ça se corse, c’est quand Madame la Présidente, celle qui prête sa boîte aux lettres, se rend compte que toutes les décisions sont prises dans son dos. Ça devient carrément désagréable lorsqu’on lui demande d’entreprendre des démarches, comme d’annuler le contrat d’un artiste, alors qu’elle ne sait pas du tout ni de qui, ni de quoi il s’agit. Un peu comme un ministre qu’on enverrait à une conférence de presse sur la crise au Mali, alors qu’il n’a participé à aucune des réunions stratégiques ayant mené à ladite crise. C’est alors que la Présidente décide de prendre les choses en main. Et c’est alors que tout commence à déraper.

Ses tentatives d’investigations se heurtent à un mur. La propriétaire de l’Association n’aime pas qu’on se mêle de ses affaires. Certes, mais toute association a un Comité, une sorte de parlement miniature, qui devrait discuter du bon fonctionnement des opérations, notamment du point de vue budgétaire. La Cheffe, qui estime que l’Association lui appartient, est une personne très sensible et très émotive. Elle se mettra à pleurer dès qu’on la contredit et dira ne pas comprendre pourquoi on l’attaque. Il ne sert à rien de lui expliquer que les questions posées sont légitimes, car elle refuse d’entendre. C’est alors que s’instaure un régime de résistance plus ou moins clandestine, avec échanges de mails et rendez-vous de discussion, qui sont immédiatement perçus comme de la conspiration et des tentatives de coup d’Etat, même si la Cheffe est parfois présente. Le clan de Madame Chef, seule Propriétaire de l’Association, recourt alors à la stratégie du mensonge et de la calomnie, en faisant passer l’opposition pour des intrigantes et des conspiratrices.


La Présidente, à partir du moment où elle a découvert que sa signature avait servi sur divers courriers dont elle n’avait aucune connaissance, ainsi que sur une quarantaine de contrats - sur lesquels il est écrit «Fait en deux exemplaires», alors qu’il y a trois signatures et dont elle n’a, bien évidemment, reçu aucune copie - décide de contrer les tentatives de diffamation en choisissant la politique de la glasnost, autrement dit, de la transparence. Tout le contraire du complot, des manigances et de la déformation grossière.

Elle donne sa version des choses aux personnes qui risqueraient de prendre pour argent comptant ce que raconte Madame Chef, puisqu’ils la connaissent depuis longtemps et la prennent pour une personne correcte et respectable. La Présidente trouve particulièrement injuste et paradoxal qu’elle n’ait pas le droit de savoir ce qui se passe, alors même qu’on appose sa signature sur des courriers, sans qu’on ne juge utile de lui demander son avis. La Cheffe, se sachant en tort, a tout d’abord trouvé un Bouc Emissaire, qu’elle a envoyé au bûcher, sous les hourras de la foule. Mais maintenant que le Bouc est parti depuis plusieurs mois, il lui devient plus difficile de défendre sa gestion dictatoriale des choses. La Présidente fera une parfaite victime pour lui succéder. Peu importe que celle-ci ait réussi à rassembler des fonds, au-delà de tout ce qu’on pouvait espérer, pour financer un projet pharaonique dont la Cheffe refuse d’assumer la responsabilité. Elle n’a jamais consulté son Comité, alors à qui la faute? Au Bouc Emissaire, bien sûr, à qui elle avait donné les pleins pouvoirs. Enfin, selon elle....


Notre dictature miniature n’a pas eu recours aux pots-de-vin, car il faut des moyens pour cela. Quant aux fausses factures, il y en a sans doute eu, on pourrait presque le prouver. Les budgets sont établis avec pas mal de créativité et d’inventivité, toujours dans le sens des dépenses somptuaires et du déficit chronique. Mais étant donné que le compte postal de l’Association se superpose aux comptes familiaux de la Cheffe, ça n’a pas réellement d’importance. Et les contrats intéressants et bien payés sont d'office attribués à la copine de la Cheffe, sans appel d'offres ni devis.

La Présidente se dit qu’il faut décidément beaucoup de courage pour être dissident dans des régimes de type Assad ou Kim Jong Un, surtout si on est seul et isolé. Elle est, fort heureusement, entourée de personnes lucides qui voient clair dans les manigances de la Cheffe. Elle recommande à certaines personnes de ne pas trop manifester leur sympathie à son égard s’ils veulent continuer à pouvoir fonctionner dans l’Association sans qu’on ne les attaque, un peu comme autrefois en Allemagne de l’Est. Le plus simple est de baisser la tête et de fermer sa gueule, ainsi, on évite les ennuis. La Présidente recourt au dazibao - le présent billet - pour informer le monde qu’il y a quelque chose de pourri au Royaume de la Cheffe de l’Association. Enfin, elle compte sur la justice poétique pour assurer sa vengeance, qui est, comme chacun le sait, un plat qui se mange froid, voire très froid. Elle n’exclut pas de donner un petit coup de pouce au destin... Ma foi, à la guerre, tous les coups sont permis.


Si quelqu'un t'a fait du mal, ne cherche pas à te venger. Va t'asseoir au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre. Proverbe chinois

La justice poétique ou justice immanente est un procédé littéraire par lequel la vertu finit par être récompensée ou le vice puni : dans la littérature moderne, elle prend fréquemment la forme d'une ironie du sort étroitement liée à la conduite, bonne ou mauvaise, du personnage. .... 


Faux dans les titres
1
Celui qui, dans le dessein de porter atteinte aux intérêts pécuniaires ou aux droits d’autrui, ou de se procurer ou de procurer à un tiers un avantage illicite,

aura créé un titre faux, falsifié un titre, abusé de la signature ou de la marque à la main réelles d’autrui pour fabriquer un titre supposé, ou constaté ou fait constater faussement, dans un titre, un fait ayant une portée juridique,

ou aura, pour tromper autrui, fait usage d’un tel titre,

sera puni d’une peine privative de liberté de cinq ans au plus ou d’une peine pécuniaire.
2
Dans les cas de très peu de gravité, le juge pourra prononcer une peine privative de liberté de trois ans au plus ou une peine pécuniaire.

jeudi 15 mai 2014

Interprète ou Diva, même combat

Dessin B. Cliquet

Tout le monde n'est pas fait pour une vie de saltimbanque, une vie où la routine n’est pas toujours quotidienne et où on ne sait pas forcément de quoi demain sera fait. La plupart des gens ont un travail fixe, à durée déterminée ou pas, avec des congés payés et un treizième mois à la fin de chaque année. Mais toutes les professions ne fonctionnent pas selon ce modèle. La plupart des indépendants - garagistes, médecins, plombiers - sont leur propre patron et peuvent être relativement certains d’avoir du travail toute l’année, même un peu trop, parfois. Il n’en va pas de même pour les interprètes de conférence.

Quand les gens entendent combien nous sommes payés à la journée, ils multiplient cela d’office par trente pour le mois ou par trois cents quarante pour l’année et se disent que, décidément, nous nous faisons des roubignolles en or. Ils oublient que de mi-décembre à fin février environ, nous n’avons pas de travail, idem en juillet et en août. Pas de congés payés, pas d’arrêts maladie, ni de congé maternité. Pas de retraite non plus, c’est à nous de jouer les fourmis plutôt que les cigales, si nous ne voulons pas nous trouver fort dépourvus quand la vieillesse sera venue.

Une autre profession qui fonctionne comme la nôtre est celle des chanteurs lyriques. Comme nous, ils sont payés aux pièces, c’est-à-dire au cachet. Pas d’engagement, pas de cachet. D’où la nécessité d’espérer que le téléphone sonnera pour demander une disponibilité, de préférence pour quelque chose de juteux, ça permet de manger plus longtemps. Le plus dur étant évidemment les premiers contrats: comment se faire connaître, comment convaincre ceux qui cherchent des interprètes - lyriques ou de conférence - qu’on a les compétences requises? Qu’on tiendra le coup dans l’air de la Reine de la Nuit ou à l’assemblée générale de Novartis? Qu’on n’aura pas de blanc, qu’on n’éclatera pas en larmes en pleine performance? Qu’on s’entendra avec le reste de l’équipe? Ça aussi, ça compte pour beaucoup dans les offres qu’on reçoit ou pas.



Pour devenir interprète lyrique ou de conférence, il vaut mieux commencer à se former très jeune - ce n’est pas indispensable, mais ça aide. Apprendre les langues ou le solfège tout petit, faire des séjours à l’étranger, faire ses gammes, avoir des parents musiciens ou en tout cas mélomanes, avoir un petit ami allophone, chanter dans un choeur d’église, faire des auditions dans le cadre d’une école de musique, faire sa scolarité dans une autre langue que celle du pays où on vit.... Après quoi, il faut suivre une formation, une école d’interprètes ou le conservatoire, puis des cours de chant plus pointus, des master class, enfin le diplôme. Les professeurs sont souvent de futurs collègues, qui vous aideront à mettre le pied à l’étrier et qui recommanderont leurs poulains pour leur permettre d’acquérir leurs premières expériences professionnelles. A partir de là, si la prestation est bonne, l’effet boule de neige permet, petit à petit, à l’oiseau de faire son nid.

Reste ensuite à bien gérer sa carrière: garder de bonnes relations avec ses collègues et avec les gens qui vous engagent; ne jamais arriver au travail sans s’être préparé; être ponctuel, fiable et correct avec les notes de frais. Si on découvre, ne serait-ce qu’une seule fois, que vous avez triché avec une facture d’hôtel ou un remboursement de billet de train, c’est la liste noire, dont il est très difficile de sortir. Quand il y a l’embarras du choix parmi les sopranos qui peuvent chanter Violetta ou Fiordiligi, on choisira en premier celle qui est une valeur sûre, celle qui ne vous posera pas de lapin la veille de la première, qui ne fera pas de caprices de diva, qui sera sympa et réglo. Il en ira de même si on a besoin d’un(e) interprète de cabine française avec l’anglais et l’espagnol, combinaison très courante s’il en est.

Les chanteurs d’opéra doivent avoir un répertoire. S’ils ont appris, ou encore mieux, déjà chanté tel ou tel personnage, ils pourront remplacer quelqu’un de souffrant au pied levé. Avec l’expérience, l’apprentissage et la mémorisation des différents rôles se fait sans doute plus facilement. Si vous avez déjà chanté Mimi, cela signifie que vous connaissez déjà bien La Bohème et que vous aurez moins de peine à faire Musetta, puisque les différentes répliques et le déroulement de l’œuvre vous seront déjà familiers. Chez les interprètes de conférence, si vous avez déjà fait du médical ou de la finance, vous serez plus à l’aise lors d’autres conférences relevant de ces domaines-là.

Les deux professions travaillent avec la voix. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être aphones ou d’avoir des quintes de toux irrépressibles. En cabine, ça reste possible, même si c’est pénible. J’ai assisté à une Belle Hélène dont le Pâris était aphone. Il a prononcé son texte, étant incapable de le chanter. Comme c’était une petite production fauchée, ils n’avaient pas d’autre recours et c’était finalement bien sympathique. Mais à la Scala de Milan, ce serait inconcevable, ils feront venir une doublure. Il arrive aussi que des interprètes de conférence en remplacent d’autres, pour autant qu’ils aient la bonne combinaison linguistique. Bien sûr, l’absent aura peur que le nouveau-venu soit meilleur que lui et fera tout pour éviter de se faire porter pâle. Bien des chanteurs lyriques ont vu leur carrière démarrer grâce à une telle intervention de dernière minute.
M. Decorvet - Lucia di Lammermoor
Les chanteurs ont des agents qui leur trouvent des engagements, généralement plusieurs années à l’avance. Plus on est célèbre, plus le délai de réservation sera long. Les interprètes s’organisent aussi en secrétariats, qui jouent un peu le rôle d’agence, ou alors ils ont une centrale d’appel, qui reçoit et transmet les messages. A l’Union européenne, les interprètes indiquent leurs disponibilités sur un calendrier en ligne et sont recrutés par ce même biais, en fonction des langues requises.

Les deux professions sont appelées à travailler ailleurs qu’à domicile. A moins d’habiter à Genève ou à Bruxelles, les voyages seront quasi-inévitables pour les interprètes de conférence. Les chanteurs lyriques auront aussi assez rapidement épuisé tous les débouchés possibles à domicile et devront accepter de prendre le train ou l’avion et loger à l’hôtel. Tout cela peut devenir délicat et difficile à concilier avec une vie de famille, des enfants, une continuité dans sa vie sociale et ses activités extra-professionnelles.

La concurrence est rude dans le monde de l’opéra et les chanteurs venus de l’est sont non seulement excellents, mais bien moins chers. Il est dur de défendre son bifteck face à de belles voix profondes et sonores qui demandent un dixième du cachet occidental et qui sont moins exigeantes pour tout le reste aussi (conditions de voyage, de logement etc.). Ce phénomène est bien évidemment moins flagrant chez les interprètes, car il sera difficile pour un Polonais de faire la cabine espagnole, pour prendre un exemple au hasard. De même, dans des œuvres comme Eugène Onéguine, la distribution sera généralement exclusivement russe, compte tenu de la difficulté de mémoriser le texte et de le prononcer correctement si on ne maîtrise pas la langue.



Les architectes ne sont pas nos amis. Lorsqu’ils dessinent une salle de conférence, ils oublient totalement les cabines d’interprète. C’est ainsi que nous nous retrouvons avec des cabines exiguës, sans visibilité, difficiles d’accès, avec des lampes soit trop fortes, soit trop faibles, des écrans - excellente idée - placés de sorte à prendre toute la place sur la table et masquer la salle. Il n’y a jamais de porte-manteaux, ça coûte sans doute trop cher. Les architectes détestent la lumière: les salles de réunion sont systématiquement dépourvues de fenêtres ou ont de lourdes tentures sombres, ça favorise la concentration chez les participants. La climatisation est généralement défectueuse et nous avons le choix entre trop chaud, trop froid ou pas d’air du tout.

Dans les vieux théâtres, il en va de même: les coulisses sont inadaptées (il faut pouvoir passer de cour à jardin rapidement et discrètement), les loges - lorsqu’il y en a - sont trop petites et en nombre insuffisant. Une ou deux douches, voire aucune, une ou deux toilettes pour une vingtaine ou plus de personnes participant au spectacle. Il faudrait de grandes portes et un monte-charge pour faire entrer les décors, ce n’est pas toujours le cas. Le luxe ultime est d’avoir un écran de régie ou un système quelconque permettant de savoir où en est le spectacle. On ne peut pas passer des heures tous les soirs en coulisses afin de ne pas rater son entrée. En cabine, il est utile également d’avoir des écrans nous indiquant l’ordre des orateurs ou le résultat du vote.


La Belle Hélène d'Offenbach
Les similitudes sont nombreuses également dans l'exercice même de la profession. Nous travaillons en étroite promiscuité avec des collègues que nous ne choisissons pas. Fort heureusement, en cabine, nous n’avons jamais besoin d’embrasser notre collègue, il n’y a pas d’étreintes passionnées ni de déclarations d’amour simulées. On doit pouvoir faire confiance à nos camarades et pouvoir compter sur eux en cas de blanc ou de problème technique: le document qui tombe par terre ou un accessoire qui manque, une réplique qui ne vient pas. On doit bluffer quand on se trompe, le public ne doit se rendre compte de rien. Lorsqu’on chante un Lied ou qu’on fait une consécutive, il faut être vivant, transmettre de l’émotion et regarder les gens dans les yeux, afin de capter leur attention.

Du fait de la précarité de nos professions, bien des interprètes - linguistiques ou musicaux - se tournent vers l’enseignement. Cela permet d’arrondir les fins de mois et d’avoir d’autres horizons que le seul stress de la performance.
Le monde des interprètes de conférence est parfaitement dénué de toute discrimination: tout le monde est payé la même chose (sauf les débutants pendant un certain nombre de jours). Il serait inconcevable d’être homophobe ou raciste étant donné que toutes les religions, orientations et couleurs sont représentées. Dans les milieux lyriques, la rémunération varie en fonction de l’importance du rôle et de la renommée des chanteurs et selon qu’ils sont solistes ou choristes.

Les interprètes de conférence sont nombreux à fréquenter les opéras, l’inverse est toutefois peu probable. Un certain nombre de mes collègues chantent dans des choeurs, mais ce n’est de loin pas la majorité. Un parallélisme amusant se dessine toutefois entre les conférences internationales et les productions lyriques. Il y aura toujours une cabine anglaise et une cabine française – du moins dans les grandes conférences en Europe – tout comme il y aura toujours une soprano et un ténor. Il y a très fréquemment une cabine espagnole, allemande ou russe, selon le type de conférence, tout comme il y aura quasiment toujours une alto, un baryton, une ou plusieurs basses. Il peut y avoir une cabine japonaise, comme il peut y avoir un contre-ténor ou une femme jouant un rôle d’homme. Nous formons une équipe soudée le temps d’une conférence ou d’une représentation, chacun jouant le rôle qui est le sien. Bien souvent, la soprano ou le ténor meurent d’amour ou de vengeance, les émotions des interprètes de conférence n’atteignent jamais de tels extrêmes. La prestation terminée, les chanteurs seront chaleureusement applaudis et recevront des fleurs, alors que les interprètes quitteront la salle discrètement, chacun ayant essayé de contribuer, à sa manière, à rendre notre monde un peu moins brutal.

Bravo ! Bravissimo !

lundi 31 mars 2014

TweeGooBayBook



L’autre jour, je suis allée dans un copyshop faire faire des photocopies en grand nombre et ça m’a rappelé le temps lointain où j’étais secrétaire régionale de mon association professionnelle, autour de 1995-2001. Je tapais déjà le procès-verbal sur mon laptop en réunion, mais la distribution du PV se faisait de façon quasi-manuelle: 300 photocopies de 15 à 20 pages, à mettre sous pli, puis transporter à la poste dans une charrette, non sans y avoir apposé un timbre au préalable (tarif national et tarif international). Autant dire l’âge de la pierre, totalement has been. Quand j’ai raconté cela au jeune homme derrière le comptoir, il avait l’air totalement incrédule. Tout leur atelier d’impression est informatisé, digitalisé et il n’a sans doute jamais connu l’époque sans internet, sans clés USB et sans smartphones.


Tous les jours, on peut lire dans la presse que Twitter a diffusé une info du Département d’Etat des Etats-Unis d’Amérique ou que le pape invite les Syriens à faire la paix, via ce même site de microblogging, auquel la plupart des Syriens n’ont sans doute même pas accès. Le petit oiseau bleu devient un oiseau de mauvaise augure lorsqu’il colporte des phrases assassines ou vengeresses - voir l’affaire Trierweiler, celle qui a précédé l’affaire Closer. N’étant pas sur Twitter - le concept d’être limité à des messages de type SMS me paraît parfaitement idiot - j’ai de la peine à comprendre ce qu’est le retweet, mais je peux bien me l’imaginer. Le moindre tweet un peu spectaculaire ou impliquant des célébrités fait immédiatement le buzz, avant qu’on ne découvre qu’il s’agissait en réalité d’un coup de pub, comme par exemple le selfie hollywoodien qui a fait le tour de la planète bien plus rapidement que n’importe quel appel à construire des latrines en Afrique.

Pas un jour ne passe sans que la presse ne signale telle ou telle info autour de twitter. Et si le président de la Turquie décide de bloquer ce site internet, cela provoque un véritable tollé dans le monde entier. Peut-on vivre sans twitter? Twitter est-il devenu un droit de l’homme essentiel et fondamental, comme l'éducation ou le droit à l’eau potable? Comment faisait-on avant twitter?

Lorsqu’on monte dans un bus ou un tram de nos jours, on constate immédiatement qu’environ 80% des passagers sont plongés dans leur smartphone, probablement en train de consulter leur page facebook, alors que les autres téléphonent. On voit encore parfois quelques néanderthaliens qui lisent un roman ou qui ne font tout simplement rien... Rêvasser et ne rien faire, voilà le luxe ultime, un art subtil qui est en train de se perdre.


On trouve des services très variés sur internet, qui sont tous interconnectés entre eux. En ce qui me concerne, j’ai bien sûr trois adresse e-mail, deux comptes google, un compte facebook, comme quasiment tout le monde (mais pas twitter!). J’ai également créé un compte eBay (quasiment inutilisé) et forcément un compte PayPal. Ayant un Kindle, j’ai évidemment un compte Amazon et j’ai récemment eu recours à AirBnB dans une ville où tous les hôtels étaient complets. Sans oublier Dropbox, si pratique pour toujours avoir ses documents sous la main. Et skype, of course! Cependant, le Google Hangout manque encore à mon paysage virtuel



Je comprends bien le désarroi de certaines personnes âgées et même moins âgées face aux automates à écran tactile, aux tickets de bus par SMS et autres technologies modernes barbares. Avez-vous connu l’époque où on achetait son billet à un être humain qui y faisait un petit trou? C’était carrément le Moyen Age.... Mais je dois avouer que je me sens un peu perdue quand je vais au rayon multimédia de mon grand magasin préféré: on y voit des trucs et des machins, dont j’ai de la peine à comprendre à quoi ça sert. Je n’ai pas envie d’essayer de comprendre ce qu’est le Bluetooth, il vient un moment où on sature carrément. Quant aux imprimantes 3D... là, j’atteins ma limite, je ne veux même pas savoir comment ça marche!

A mon avis, il m’est inutile d’essayer de me cacher vis-à-vis d’Apple, Google ou encore de la NSA. Mon iPhone suit tous mes déplacements et tous mes coups de fil. Je n’irai toutefois pas jusqu’à mettre un bracelet Jawbone à mon poignet, pour que mon téléphone enregistre toutes mes fonctions corporelles, battements de coeur, cycles du sommeil, etc...    Nous nous mettons volontairement des micros et des caméras partout et nos diverses cartes de fidélité permettent d’établir une cartographie précise de notre mode de vie: single sans enfant, sans animal de compagnie et quasiment végétarienne. Ma foi, si ma petite vie tranquille peut intéresser quelqu’un.

George Orwell avait bien prédit tout ceci, il ne s’est trompé que d’une trentaine d’années. Et nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve encore....




jeudi 2 janvier 2014

Un ferry pour la Corse



Il n’est pas simple de partir en vacances quand on a un animal de compagnie. Il faut trouver quelqu’un qui puisse et qui veuille bien vous le garder - on préfère éviter les chenils et les chatteries - ou alors, il faut l’emmener avec soi. C’est ainsi que nous avons trouvé la solution idéale pour trouver un peu de soleil en décembre, sans devoir aller trop loin: la Corse, en voiture, donc en ferry.

Il existe différentes compagnies qui font la traversée, au départ de Toulon, Nice ou Livourne et accostant à Bastia, Ajaccio, voire la Sardaigne. La SNCM accepte les chiens, mais les met en chenil, c-à-d dans des cages et nous ne leur faisons pas trop confiance pour que notre petite chérie soit bien traitée. N’ayant pas encore découvert la compagnie La Méridionale, nous avons opté pour Corsica Ferries, qui nous permet de garder notre chienne avec nous, dans une cabine spécialement aménagée, avec un sol en linoléum plutôt que de la moquette. La SNCM étant une compagnie française, elle a la réputation de se mettre fréquemment en grève, précisément à l’occasion des transhumances de vacances, raison de plus pour opter pour une autre compagnie.

Ayant atteint un âge où on apprécie d’avoir un peu de confort, j’ai réservé l’option Premium Boarding pour 30€, pensant que cela nous permettrait de bénéficier de certains avantages. Le bateau partant à 23:55, j’ai cherché à savoir à partir de quelle heure on pouvait embarquer, pensant que nous aurions ainsi le temps de nous installer et peut-être d’aller boire un verre, soit à terre soit à bord du ferry. Il a été relativement difficile de trouver une réponse autre que "Vous devez être au port au plus tard une heure avant le départ". Oui, mais: "au plus tôt"? Eh bien, une heure avant le départ, étant donné que le ferry de Toulon vient de Nice, uniquement pour embarquer d’autres passagers et véhicules. Mais, pas de soucis, puisque nous avons l’option Premium!


Le site de Corsica Ferries ne donnant pas d’autre adresse que «Port de Commerce», que le GPS ne reconnaît pas*), nous nous sommes rendus au débarcadère bien à temps pour avoir de la marge. Nous nous sommes mis dans la file Premium et on nous a prié de revenir à 23:15 pour l’embarquement. Rien n’a bougé avant 23:40 environ**), après quoi, toutes les voitures (environ 150) ont embarqué avant nous. En effet, le Premium Boarding signifie que nous sommes les premiers à débarquer, donc forcément les derniers à embarquer, logique. Le passager non-conducteur peut toutefois monter à bord tout de suite. Il a ensuite fallu manoeuvrer - avec très peu d’espace et très au bord de l’eau - pour embarquer en montée et en marche arrière. Nous sommes arrivés à l’étage des cabines (aucune indication d’étage dans l’ascenseur) vers 00:30, en tant que derniers passagers. Réveil par interphone - ding-dong! - à 06:00, les cabines doivent être libérées pour 06:30. Heure théorique d’arrivée 07:00, heure d’arrivée réelle 07:30. Une heure d’attente dans l’escalier, devant des portes fermées, qui ont ouvert à 07:25. Nous avons dû nous précipiter - en tant que passagers Premium - pour dégager la voie, puisque nous étions devant tous les poids-lourds qui, impatients de sortir, avaient déjà tous allumés leur moteur. Quelle joie, après une nuit de 5h, avec une climatisation faisant un bruit infernal et impossible à éteindre, que de devoir se faufiler entre d’énormes camions en étouffant parmi les gaz d’échappement!

Il est possible de voyager assis dans un fauteuil ou de réserver une couchette dans une cabine à plusieurs, un peu comme dans un train de nuit. Mais il vaut mieux alors ne pas choisir l’option Premium, car vous allez réveiller tout le monde quand vous arriverez, 30 à 40 minutes après le départ.

Je redoutais un peu le voyage du retour et m’étais préparée à passer une très mauvaise nuit. Mais on aurait dit que c’était une autre compagnie, d’ailleurs tout le personnel parlait italien et à peine le français. Le départ étant à 20:00, il était possible de monter à bord, tranquillement, chacun son tour, dès 18:00, ce que nous avons fait. Pour notre véhicule Premium Boarding, on nous a indiqué une file et j’ai fait la manoeuvre pour me mettre dans l’autre sens une fois à bord, dans une cale bien éclairée et au sol horizontal. De là, nous avons pu aller nous installer en cabine, faire un petit tour et même aller manger, ce qui n’était évidemment pas possible avec un départ autour de minuit. La nuit a été tranquille, pas de clim infernale et les passagers pouvaient profiter de leur cabine jusqu’à l’arrivée à quai. Une annonce par interphone a invité les conducteurs des véhicules du premier étage à évacuer à se rendre au garage. Et comme nous avions l’option Premium, nous sommes en effet sortis les premiers, ce qui était bien agréable.


Les toilettes pour chien se trouvent au 7ème étage, sur le pont supérieur. Il s’agit d’un petit carré de gravier de 1 x 2 mètres. Notre chienne n’y a évidemment rien compris et a su, fort heureusement, se comporter en demoiselle jusqu’au débarquement. Le pont supérieur lui a toutefois permis de faire des rencontres canines, car il y avait pas mal de chiens à bord. Nous lui avions acheté une muselière, car le site internet disait que c’était obligatoire. Pas un seul chien n’en portait et personne ne nous l’a demandé. On ne nous a pas demandé son carnet de vaccination non plus. 

Le ferry n’était pas particulièrement bondé, étant donné surtout la grève de la SNCM. Il n’y a apparemment pas eu de report de passagers. Visiblement, ce n’est pas l’amour fou entre les différentes compagnies concurrentes, surtout si certaines ne font pas la grève dès qu’une bonne occasion s’en présente. La SNCM est au bord de la faillite, s’est vu promettre une aide de l’Etat (30 millions € pour une entreprise privée), fait grève et intente des procès contre Corsica Ferries pour concurrence déloyale. Les syndicats exigent que les ferries battent pavillon français et engagent du personnel français à bord, Mais est-ce bien légal, au sein de l’Union européenne, d’appliquer ce genre de mesures protectionniste? Que le meilleur gagne, ma foi...

En synthèse:
  • Si vous en avez les moyens et que vous n’emmenez pas votre animal de compagnie, prenez l’avion. Evitez Air France, qui se mettra en grève. Mais sachez que les locations de voiture coûtent cher. Ils auraient tort de s’en priver.
  • Evitez les départs autour de minuit.
  • Evitez la SNCM, qui est un nid de communistes, dixit un passager. Idem pour la Méridionale.
  • Evitez le port de Marseille, qui est aux mains de la CGT, qui bloque toujours tout. Ce sont des bandits, dixit le même passager.
  • Avant de prendre l’option Premium Boarding, renseignez-vous pour savoir si cela signifie que vous embarquerez en dernier. Apparemment, cela dépend du port, du ferry, de l’heure du départ et de l’âge du capitaine. Au retour, Ajaccio-Toulon, c’était un bon choix.
  • Notez l’adresse du quai dans le port si vous utilisez un GPS, qui est fort utile dans les villes pleines de sens interdits et où le port n’est indiqué qu’un carrefour sur deux.
  • Préparez un petit baluchon pour la nuit, car les garages sont fermés pendant la traversée. Ne rien laisser dans la voiture qui risque de souffrir de la chaleur (un animal de compagnie, par exemple).

Enfin, évitez sans doute Ajaccio comme destination en Corse, surtout en décembre. Il a certes fait beau et nous y avons trouvé le soleil et des températures douces, mais la région n’est pas particulièrement intéressante ni spectaculaire.


PS: Si nous sommes partis de Nice, c'est parce que les cabines pour chien au départ de Toulon affichaient complet. Toutefois, nous sommes montés à Nice (100km de plus à faire) dans le ferry qui venait de Toulon, ce qui signifie que notre cabine a fait le même trajet, vide. L'organisation n'est pas exactement efficace ni rationnelle.... J'ai pourtant fait une demande et expliqué que ça nous arrangerait mieux de partir de Toulon, mais il n'y avait rien à faire: les départs de Toulon étaient complets!


* * * * *

*) l’adresse du débarcadère pour Ajaccio est quai Infernet. Une fois sur place, rien n’indique que c’est le lieu de l’embarquement. Ou alors, il faisait trop sombre et nous n’avons rien vu. Nous sommes entrés à l’autre bout et avons fait le tour du bassin portuaire.

**) le ferry venait de Toulon et faisait une brève halte à Nice pour embarquer d’autres passagers. Voilà pourquoi il n’était pas possible de monter à bord plus tôt. Renseignement à prendre par avance.