mardi 28 avril 2015

GUF: késaco?


Parmi toutes les organisations qui utilisent les services d’interprètes de conférence, les Fédérations syndicales internationales sont peu connues. Elles ont pourtant, elles aussi, négocié et conclu un accord régissant les conditions de travail des interprètes qui travaillent pour elles.
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L’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC) rassemble des interprètes du monde entier, qui travaillent sur différents marchés et principalement dans deux secteurs: le secteur non-conventionné - qui connaît différentes dénominations, telles que marché privé ou PRIMS, dans notre jargon - d’une part et le secteur conventionné d’autre part.

Comme son nom l’indique, le secteur conventionné englobe tous les engagements professionnels qui se font dans le cadre d’un accord négocié entre les interprètes (l’AIIC) et l’organisation qui les emploie. Sur le marché du travail, on appelle cela généralement une convention collective. En échange d’un certain volume de travail et d’une certaine fidélité (parfois relative) de l’employeur vis-à-vis de ses prestataires linguistiques, ceux-ci s’engagent à travailler dans un cadre convenu lors de négociations. L’employeur, quant à lui, s’engage à respecter certaines conditions de travail, telles que la durée des séances ou les périodes de repos. Selon les secteurs (UE, GUF), l’employeur verse une contribution à la prévoyance vieillesse. La rémunération journalière est également définie. Ces accords ou conventions encadrent ainsi toutes les facettes et toutes les situations qui peuvent se poser lors d’une conférence avec interprétation simultanée.

Tout le monde connaît l’ONU ou l’UE comme débouché professionnel pour des interprètes. Il est toutefois un secteur mystérieux et peu connu, même au sein de l’AIIC, et qui porte un acronyme étrange: le secteur GUF. Alors késaco?

GUF est le sigle de Global Union Federation, qui se traduit en français par Fédérations syndicales internationales. De par leur nature internationale, ces grandes fédérations sont forcément appelées à se réunir en plusieurs langues et aux quatre coins du monde. Elles font donc régulièrement appel à des interprètes. La majorité des GUFs - ou FSI - ont leur siège à Genève ou à Bruxelles, où se déroulent la plupart de leurs réunions. Il leur arrive parfois de tenir une réunion régionale ou thématique dans un autre pays et, tous les quatre ou cinq ans, elles ont un congrès qui se tient sur l’un des cinq continents, généralement par rotation.



Les réunions et conférences des FSI se font généralement avec les grandes langues habituelles (en Europe): anglais, français, allemand, souvent l’espagnol, parfois l’italien. Les pays nordiques ayant une longue tradition syndicale et comptant parmi les principaux sponsors du mouvement syndical international ont souvent voix au chapitre et il n’est pas rare d’avoir de l’interprétation suédoise, soit active, c-à-d qu’il y a une cabine suédoise, soit passive, ce qui signifie que les délégués peuvent s’exprimer en suédois, mais doivent écouter une autre cabine lorsqu’ils ne comprennent pas les langues parlées. Il arrive ensuite souvent que, par exemple, la délégation turque ou hongroise ait son propre interprète, souvent un camarade syndicaliste, qui chuchote à côté de ses compatriotes et offre une interprétation en consécutive si celui-ci souhaitait s’exprimer dans sa langue.

Chaque fédération internationale est une organisation qui regroupe, à l’échelle mondiale, les confédérations syndicales nationales, ainsi que les syndicats des branches correspondantes. Ainsi, l’Internationale des Services Publics (PSI) aura comme organisations affiliées les syndicats représentant les fonctionnaires et agents de la fonction publique des différents pays du monde. L’Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB) rassemble, comme son nom l’indique, les travailleurs de la foresterie et de la construction.


Certaines fédérations syndicales sont très puissantes, comme par exemple AFL-CIO aux Etats-Unis, dont les cinéphiles connaissent le logo, étant donné qu’il apparaît toujours à la fin des génériques des films américains. D’autres grandes confédérations qui ont rang d’interlocuteur dans le débat national sont, par exemple Ver.di ou encore IG-Metall en Allemagne. Ces grandes confédérations syndicales surveillent le monde du travail dans leur pays respectifs et lancent également de nombreux projets d’aide au développement (formation syndicale, aide à la création de syndicats, recrutement de membres etc....), surtout celles des pays du nord ou nordiques (LO-TCO en Suède, par exemple). La Fondation Friedrich Ebert est aussi souvent mentionnée dans les réunions où travaillent les interprètes. 

Les fédérations syndicales internationales suivantes sont celles qui ont conclu un accord avec les interprètes de conférence, représentés par leur association, l’AIIC :


·                    Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB)
·                     Internationale de l’Education (IE)
·                     Fédération syndicale européenne des services publics (FSESP)
·                     Confédération syndicale internationale (CSI)
·                     Fédération internationale des syndicats de travailleurs de la chimie, de l'énergie, des mines        et des industries diverses ;  Fédération internationale des ouvriers de la métallurgie ; Fédération 
internationale des travailleurs du textile, de l'habillement et du cuir  [i]
·                     Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration, du tabac et des branches connexes (UITA)
·                     Internationale des Services Publics (PSI)
·                    UNI Global Union


L’AIIC fonctionne, elle aussi, telle une GUF pour les membres qu’elle représente, étant donné qu’elle négocie les conditions de travail avec les grands employeurs que sont les organisations internationales, l’Union européenne et d’autres. L’AIIC ne chapeaute cependant pas de syndicats nationaux d’interprètes, qui n’existent pas, mais plutôt des régions et des secteurs. Il n’a jamais été possible de faire de l’AIIC un véritable syndicat, les collègues s’y opposant et la nature de la profession ne le permettant pas (trop grande variété de circonstances, selon les continents, les clients/employeurs et le type de réunion).

Paru sur www.aiic.net

Louis Majorelle

* * * * *
Voir aussi:
Historique et vue d’ensemble du mouvement syndical dans l’histoire et dans le monde.



[i] A noter que la FIOM (Fédération internationale des ouvriers de la métallurgie)  a englobé ICEM (chimie et mines) et ITGLWF (textiles, cuir, chaussures) pour former un nouveau mégasyndicat appelé IndustriALL Global Union. UNI est également le fruit d’une fusion entre la FIET (International Federation of Employees, Technicians and Managers), MEI (Media and Entertainment International), IGF (International Graphical Federation and CI (Communications International) et s’appelle Uni Global Union depuis 2009.


dimanche 22 février 2015

Au Paradoxe Perdu

photo Jérôme Piroué
Il existe à Genève une petit échoppe un peu mythique, un de ces vétérans comme il n’en reste plus beaucoup dans notre bonne ville. En effet, les magasins ayant une certaine ancienneté disparaissent les uns après les autres. Qui se souvient encore de la mercerie à la rue Céard, devenue une boutique Emporio Armani ou encore du poissonnier Ziwi qui est maintenant une pizzeria de luxe? En face, La Gaieté doit être le doyen des petits commerces (1928), surtout depuis le décès d’Henri Zwicky et l’évacuation de son stock Au Vieux Paris. Ce magasin, qui affiche quasiment l’âge du Christ, c’est Au Paradoxe Perdu , autrefois à la place Grenus, avant cela à la rue des Etuves et actuellement au 23, rue des Bains, qui sera sa dernière demeure.

Jérôme, Carl, Patrick et Douglas en 1982
Le Paradoxe a été créé en 1982 par Jérôme Piroué, Patrick Bertholet et Carl de Boulloche. Passionné par le cinéma et grand lecteur de science-fiction, Jérôme rêvait de devenir metteur en scène, écrivain ou libraire. C’est cette dernière option qui se réalisera. Etant devenu orphelin très jeune, il a pu se lancer dans cette aventure grâce à un héritage.
 
Jérôme et Patrick travaillaient auparavant à la libraire La Marge, au passage Malbuisson, les dinosaures se souviendront. A sa création en novembre 1982, Au Paradoxe Perdu a pris ses quartiers à la rue des Etuves, juste à côté de Cumulus (ouvert depuis 1976 !), une librairie spécialisée dans la BD franco-belge. Les deux commerces ont conclu une sorte d’accord de Yalta pour ne pas empiéter l’un chez l’autre: Au Paradoxe Perdu ne touchera pas à Tintin, Spirou, Gaston Lagaffe & C° et Cumulus ne s’intéressera pas aux comics américains ni à la science-fiction. Cet arrangement aurait pu cesser de fonctionner lorsque Au Paradoxe Perdu a déménagé quelques mètres plus loin, à la place Grenus, mais étant donné que L’Oreille Cassée n’était pas très loin non plus, ce partage à l’amiable est resté en vigueur.

Patrick Bertholet derrière la caisse du Paradoxe aux Etuves
Le magasin a tourné à la rue des Etuves de novembre 1982 à fin 1992 (30m2), puis à la place Grenus dès février 1993 (100m2 + 90m2 à l’étage, comme bureaux). Il s’est installé au 23, rue des Bains (90m2) en avril 2011, à son corps défendant. En effet, le propriétaire de l’arcade de Grenus, le patron du cinéma porno voisin, le Splendid, n’a eu de cesse d’obtenir l’évacuation de son locataire. La jouissance de la cave et de l’étage lui ont été retirés et le loyer augmenté, cela va de soi ; puis encore quelques augmentations de loyer et l’expulsion. Résultat des courses: après le départ du Paradoxe, l’arcade est restée vide une bonne année. Elle est maintenant occupée par des bijoux fantaisie. Il se dit que le patron du Splendid aurait voulu installer un club d’un genre particulier dans ce local, mais qu’il n’en n’aurait pas obtenu l’autorisation. Il aura en tout cas réussi à se débarrasser de la librairie qui lui déplaisait tant. Les bijoux fantaisie lui rapportent-ils un juteux loyer? Qui le saura... ?

The place to be !
Les débuts à la rue des Bains ont été difficiles. Les clients ne connaissaient pas la nouvelle adresse, le propriétaire de l’ancienne arcade n’ayant pas accepté l’affichage de l’information «Nous avons déménagé....» dans la vitrine, de toute manière borgne pendant un an. C’est une rue sans beaucoup de passage, même si elle encore relativement au centre-ville et proche de l’université. En face, il y a eu le chantier du nouveau Musée d’ethnographie pendant trois ans. Puis bingo: un arrêt de bus a été installé pile devant la vitrine. Certains anciens clients sont revenus, de nouveaux sont arrivés. On y voit parfois des parents, qui fréquentaient déjà Au Paradoxe Perdu quand ils étaient eux-mêmes gamins, y venir avec leurs propres enfants.


Depuis 1987, Jérôme Piroué est le seul maître à bord du vaisseau spatial Paradoxe. En 1986, alors qu’il séjournait en prison pour objection de conscience, il a été remplacé par un certain Marcello, qui a ensuite continué à faire quelques heures après le retour de son patron. Il est ainsi devenu le premier employé de la boutique. Après le départ des deux autres partenaires, c’est le modèle patron + employés qui a prévalu.

A la rue des Etuves, la librairie vendait essentiellement des livres de science-fiction et des polars jusqu’en 1986, des livres d’illustration, de photo et des importations USA. Des mangas dès 1985-86, lorsque les Etats-Unis ont commencé à publier Akira. Il y avait une demande pour des mangas en japonais aussi, jusqu’en 1996. A l’époque, rien ne paraissait en français et 100 exemplaires de Dragonball en japonais partaient en deux à trois mois. A l’époque, il fallait attendre trois mois pour une commande de comics américains, le magasin a pu en vendre dès décembre 1982. Les ventes ont toutefois rapidement décollé. Les VHS sont apparus dans les années -80, ils étaient achetés directement à Londres, puis importés. Il n’y avait que très peu de t-shirts et de jouets.
Jérôme Piroué (photo Laurent Guiraud, Tribune de Genève)
Autour de cette époque, Jérôme Piroué a fait un voyage aux Etats-Unis, pour refaire le parcours d’un héros d’un roman de Philip K. Dick, de Boise, Idaho à San Francisco. Son fournisseur US a attiré son attention sur la convention de San Diego (Comic-Con), qui se tient chaque été en Californie. Jérôme a fini par devenir un visiteur et un client régulier de cette convention, où il se fournissait notamment en planches originales. Il en a d’ailleurs monté la première exposition dans la minuscule échoppe de la rue des Etuves.

L’épisode de Star Wars, le Retour du Jedi, est sorti en 1983. Les figurines et les jouets ont commencé à sortir dès avant la sortie du film. Le magasin a été obligé de prendre un présentoir spécial pour cette marchandise, qui devait être plein (2000,- à 3000,- de marchandise). Les figurines sont parties en quelques semaines, puis un roulement s’est mis en place. Au bout d’un an, le fournisseur a informé Jérôme que Au Paradoxe Perdu était le plus gros vendeur de Suisse romande. Il a continué à en vendre, même après que La Placette (aujourd’hui Manor) avait arrêté.


Certaines commandes faites pour le magasin ont parfois causé des ennuis avec la douane: une commande du film Maladolescenza (Jeux interdits de l’adolescence, 1977) avec la jeune Eva Ionesco a été saisie pour cause de pornographie. Il est vrai que le film est actuellement interdit dans plusieurs pays pour cause de pédo-pornographie et le DVD est introuvable sauf une version édulcorée disponible en France. Un roman et un film comme Lolita seraient-ils encore possibles de nos jours ?

Certains créneaux sont devenus porteurs tout à fait par accident. Par exemple, lorsqu’un client a voulu commander des VHS de catch féminin, que le magasin n’avait pas en rayon. Le Paradoxe a commencé à stocker du catch, ainsi que les figurines correspondantes. Jusqu’à la fin des années -90, ces produits ont permis de dégager de très bonnes ventes. Il est arrivé la même chose avec les cartes de sport de chez Diamond : le magasin en a commandé trop par erreur, mais elles se sont très bien vendues quand même. Sur la base de cette expérience, Jérôme s'est mis à vendre des cartes Magic et Yu-Gi-Oh!, qui sont très populaires et très demandées. A la rue des Etuves, on trouvait déjà quelques cartes à collectionner Marvel ou DC Comics.

A l’inverse, certains rayons meurent à petit feu, les romans de science-fiction, par exemple. Ce rayon était important jusqu’au début des années -90. Puis, les seuls livres qui se vendaient encore étaient Star Wars ou Donjons et Dragons. Ce rayon a été éliminé lors du déménagement à la rue des Bains, mais en réalité, il était déjà mort depuis un certain temps. Les mangas continuent de se vendre, mais Au Paradoxe Perdu n’en n’a plus l’exclusivité, ce genre de marchandise étant désormais disponible dans les grandes surfaces.
 Au 23, rue des Bains (photo Laurent Pugin)
Les ventes de DVD ont également fortement chuté et le magasin n’en vend plus, sauf quelques exemplaires survivants qui sont en solde. Quand le DVD de Matrix est sorti, il s’en est vendu 120 exemplaires en quelques semaines, puis encore deux ou trois exemplaires par mois. Depuis que les films se téléchargent soit illégalement, soit via Swisscom ou Netflix, les DVD ne se vendent plus du tout. La librairie n’est pas la seule à en pâtir, les cinémas et les vidéos clubs tirent la langue également.

La situation est plus ou moins la même pour les CD de musique de film: il reste encore quelques clients mordus, mais le rayon est faible. Là aussi, iTunes et internet tuent le petit commerce, avec l’aimable concours d’Amazon.

Les baguettes Harry Potter ont rencontré un vif succès, mais le marché genevois est petit et il est maintenant saturé pour ce genre de produit. Les pipes du Seigneur des Anneaux sont encore recherchées et il y a eu un véritable engouement pour les masques de V for Vendetta, qui ont été récupérées par le mouvement Anonymous. Le Paradoxe continuait de répondre à la demande il y a quelques mois encore.



Bref, entre la concurrence d’internet, les loyers qui explosent et le salaire minimum obligatoire*), qui atteindra 4000,-/mois (+ charges sociales + assurances) d’ici à 2018, le petit commerce est mal barré. Le franc fort et le tourisme d’achat contribuent, eux aussi, à ce lent travail de sape. Si vous observez le paysage urbain de Genève, vous constaterez qu’il n’y aura bientôt plus que des grandes chaînes et des dépanneurs (alcool et cigarettes 24h sur 24). Au Paradoxe Perdu finira par tomber sur l’autel du Dieu Argent, après avoir fait rêver des clients de 7 à 77 ans. Un témoignage d’un client fidèle :
"To all my friends that I have ever bored with tales of THE English-language comic shop in Geneva, have a look at the last-but-one venue and owner, friend and all-around dude Jérôme Piroué. If you know your recent comics movies skip to 1 minute 55 seconds to see owner and shop, a home away from home to me in three locations now over three decades, somewhere I feel comfortable and unafraid to be me the way others do in pubs or at sports stadiums or wherever, Oh, and it's in French, no English subs. But I know that's not really a problem for those on my [facebook] feed"
https://www.youtube.com/watch?v=g139Lvl9iIE


Where's Superman when you need him ?


Voir aussi :

www.auparadoxeperdu.com

Article paru dans la Tribune de Genève le 11 mars 2015 ICI


Revue Point Final N° 1 : ICI

Le Paradoxe Perdu est le titre d’un roman de science-fiction de Fredric Brown

  
A la rue des Bains (photo Arthur Tourtellotte)

* ) le salaire minimum à 4000 CHF/mois a été refusé en votation populaire au printemps 2014, au motif que cela mettrait en danger les petites entreprises et les exploitations agricoles. Le Conseil d’Etat genevois a adopté un arrêté en vertu duquel la convention collective pour le secteur de la vente de détail a force de loi et, partant, s’applique à tous les commerces. Les petits commerçants n’en n’ont pas été informés. L’arrêté a été publié dans la Feuille d’avis officielle et nul n’est censé ignorer la loi.

  

Arcades genevoises disparues et remplacés par de grandes enseignes: 

-       Literart, librairie allemande, avalée par Payot et qui sera remplacée, dit-on, par une pharmacie (il y en a déjà 5 ou 6 dans un périmètre de 300 m)

-       Le Radar et la Crémière, remplacés par Benetton

-       Le Relais de l’Entrecôte, remplacé par un restaurant concurrent identique. Forte augmentation de loyer plus que vraisemblable

-       La poissonnerie Ziwi, à la rue de la Rôtisserie a cédé la place à la pizzeria Quirinale, tenue par le prince Emmanuel-Philibert de Savoie

-       Au Vieux Paris, liquidation en cours. L’immeuble et les arcades vont subir une rénovation radicale. Les paris sont ouverts : Starbucks, Dessange, un dépanneur…. ?

-       le très populaire bar à café Cristallina à la rue du Rhône (probablement une bijouterie….)

-       la Coutellerie des rues basses a permis à PKZ de s’étendre

-       les deux restaurants Mövenpick : l’une des arcades abrite maintenant une horlogerie de grand luxe, l’autre a vu défiler une kyrielle de restaurants, qui ont tous fermé, alors que Mövenpick a très bien survécu à cet emplacement pendant des décennies

-       Tati et toute la galerie annexe de Malbuisson est devenue le très chic Fourty-Two, rue du Rhône (Harry Winston, Tiffany's & C°)

-       le tea-room la Biscotte au rond-point de Plainpalais s'est fait déloger. On ne sait pas encore au bénéfice de qui

-       l'antiquaire scientifique à la rue du Perron sera remplacé par un marchand de vélo. Voir ICI



Parmi les survivants:
-       L’Araignée rouge aux Eaux-Vives
-       La Gaieté, rue de la Rôtisserie
-       Votre Santé, magasin diététique au Bd Carl-Vogt (1974) 
-       le cinéma porno Le Spendid, voir ICI
-       Informatika, 65 Bd de Saint-Georges, qui existe depuis 22 ans (1993)
-       Cycles Girard, 3-5 rue Hoffmann, depuis 56 ans (1959)

et plusieurs drôles de magasins à la rue des Corps-Saints : une boucherie, un luthier, un grainetier, l’épicerie Lyzamir, un magasin qui vend des machines à écrire….

Sur ce sujet, voir aussi:
et

vendredi 7 novembre 2014

De coloribus … non est disputandum


Appelez-les comme vous voulez!

Quand j’étais enfant, je mangeais des têtes de nègres et j’adorais ça. Avant d’arriver en Suisse, je mangeais des Negerkuss – des baisers de nègre – et j’adorais ça. Bien que leur fille soit mineure, mes parents ne voyaient aucun mal à ce qu’elle reçoive des baisers d’un homme de couleur. C’est sans doute parce qu’il n’y avait aucun homme, de quelque couleur que ce soit, à l’horizon. Cette friandise si appréciée a pu, fort heureusement, survivre, il a simplement fallu lui donner un autre nom : tête au choco ou autre. A noter qu'en Autriche, cette même friandise s'appelle Schwedenbombe. Ça ne pose évidemment aucun problème.

Fazerin lakupekka 1)

Lorsque j’étais enfant, ce que j’aimais le plus en allant en vacances en Finlande, c’était de retrouver les bâtons de réglisse de chez Fazer, le célèbre pâtissier-confiseur. Les emballages portaient l’image stylisée et caricaturale d’un habitant du continent d’où provient la matière première de ladite friandise. Autrement dit, enfant, j’ai appris à associer l’Afrique à quelque chose de sucré et de délicieux, tout comme les baisers – dorénavant interdits – du paragraphe précédent.

Avant / Après
En Allemagne, certaines petites épiceries portaient (portent encore?) le nom de Kolonialwaren : marchandises coloniales. Cela signifiait qu’on y vendait du café, du thé, du cacao, du sucre, marchandises autrefois exotiques. Je ne sais pas si cette dénomination a été supprimée, mais en Autriche, les enseignes des magasins Julius Meinl portent encore une image qu’on pourra qualifier de raciste. Mais quel magasin affichera une image négative pour attirer le chaland, je vous le demande ? Peut-on réellement croire à une intention mauvaise et discriminatoire derrière ce choix ? Il va sans dire que l’image d’un gros Bavarois avec une chope de bière à la main ne poserait aucun problème, mais quel rapport avec le café et le chocolat ?
Café Julius Meinl
La Suède, championne toutes catégories du politiquement correct, s’est lancée dans l’éradication de tout ce qui pourrait inciter à la haine raciale. Les têtes au choco ne s’appellent donc plus negerbollen. Le papa de Fifi Brindacier n’est plus un Negerkung mais Kung Kalle av Kurrekurreduttön  (le roi Kalle d’un endroit imaginaire). Comme tous les enfants, j’ai lu Fifi – en anglais, mind you… - et son père était un King of the Southern Seas. Je me souviens avoir été un peu effrayée à l’idée de cette fillette de mon âge qui vivait toute seule dans une grande maison, avec un singe et un cheval, mais elle avait tout de même un papa et s’il était absent, c’est parce qu’il était quelqu’un de très important à l’autre bout du monde. Astrid Lindgren a voulu faire du papa de Pippi Långstrump quelqu’un de formidable et inspirant le respect. Selon les règles du politiquement correct, elle aurait dû en faire un ingénieur forestier travaillant quelque part en Laponie. Mais est-ce la bonne solution que de n’avoir, dans les livres pour enfants, que des personnages blancs, européens et ennuyeux ? Et que faut-il penser du fait que cette fillette vive seule, entourée d'animaux? Va-t-elle au moins à l'école? Que font donc les services sociaux ?

Option PC: le bonhomme est blanc
Tout va bien
Dans les pays nordiques, Noël est une fête très importante, un havre de lumière au milieu de l’hiver. Comme ailleurs en Europe du nord, on y mange des biscuits de type pain d’épice, contenant de la cannelle, du gingembre, du girofle et de la mélasse, ce qui leur donne une couleur brun-caramel. Ces biscuits ont diverses formes : étoile, fleur, cheval, bonhomme, cochon….. A l’occasion de la fête de la Sainte-Lucie, les enfants se déguisent et il arrive – oh ! Sainte horreur ! – que certains enfants se déguisent en biscuit de Noël. Cela a maintenant été décrété comme étant raciste et donc interdit. J’imagine qu’il est aussi interdit de se déguiser en Rois mages, ou alors il faudrait ré-ecrire la Bible et décréter que ces trois messagers étaient blancs. Il faudrait aussi traiter la cannelle, le gingembre, le girofle et la mélasse pour qu’ils deviennent blancs. Il sera alors à nouveau permis de se déguiser en biscuit de Noël. Le catalogue IKEA présente des emporte-pièces en forme de sapin, de maison, d’étoile….. mais pas de bonhomme. On n’est jamais trop prudent.
Toujours en Suède, Haribo a retiré de ses sachets de bonbons à la réglisse ceux qui avaient la forme de masques africains, amérindiens, asiatiques. Il faudrait sans doute aussi fermer les musées d’art primitif et d’art africain, qui se vend pourtant très cher. Ne resteront donc que les bonbons en forme de fleur, de voiture ou de petite maison. Mais finalement, ne faudrait-il pas tout simplement interdire la réglisse ?
Les partisans du politiquement correct ne voient-ils donc pas à quel point ils font l’inverse de l’effet recherché ? Leur message revient à dire : pour ne pas être raciste, tout doit être blanc, donc normal, comme dirait Coluche. La négritude n’existe pas, le métissage non plus. Si une personne a de la couleur sur la peau, on fera surtout semblant de ne pas la voir, parce qu’en réalité, ça dérange et ça met mal à l’aise.

Racisme anti-autrichien
En France, on tourne aussi savamment autour du pot, pour ne surtout pas appeler un chat un chat. On dira : une personne issue de la diversité ou encore : une personne appartenant aux minorités visibles. Comment peut-on considérer qu’il s’agit là d’une dénomination correcte et respectueuse ? Car cela revient à dire : "Tu n’es pas comme nous et ça se voit ". On dira aussi : une personne issue des quartiers sensibles et tout le monde comprendra : délinquant, voyou et dealer. C’est parfait ! Comme ça, on n’aura au moins pas dit immigré, ni maghrébin ni bougnoule – mot qui signifie noir en arabe du Maghreb   – mais on le pense néanmoins très fort. Ça ne changera rien à la réalité, les personnes provenant de ces quartiers ou de ces pays continueront à être mal perçues et rejetées par la société. Notons au passage à quel point il est devenu impossible de prononcer ces trois mots, surtout le dernier, qui a toujours eu un sens péjoratif, alors que les deux premiers ne font que décrire un fait, une réalité.

A force d’éviter d’associer les non-caucasiens à des bonbons ou à des pâtisseries, que leur reste-t-il comme modèles positifs ? Des footballeurs, des rappeurs et quelques acteurs qui se comptent sur les doigts d’une main. Pourrait-on envisager de choisir Omar Sy comme égérie du Nespresso ? Ce serait une véritable révolution. On a beau prendre des gants et des pincettes, rien de tout cela n’empêche le continent noir – permettez-moi ce qualificatif – d’être affligé de guerres, de famines, d’épidémies, de pauvreté, de mortalité infantile et maternelle, d’islamisme stupide…. Le pire, c’est qu’on ne demande même pas aux intéressés s’ils se sentent insultés par des têtes au choco et des pains d’épice.
Ne contient pas d'Africain(e)s
Je vais me resservir d’une tasse de thé vert et d’un biscuit bio. Bien au chaud dans mon salon, j’aurai la conscience tranquille, sachant que Tintin n’ira plus au Congo, que le papa de Fifi Brindacier est non seulement blanc mais CEO chez Nestlé et que les bonhommes en pepparkakka ne fêteront plus la Sainte-Lucie. Tout va bien dans le meilleur des mondes.


Epilogue: Tout le monde connaît le riz Uncle Ben's. La farine pour pancakes Aunt Jemima est sans doute moins connue de ce côté-ci de l'Atlantique. Il s'agit de deux produits très courants et très populaires aux Etats-Unis. Tous deux ont pour logo le visage souriant d'une personne d'origine afro-américaine (mais peut-être qu'on ne les appelle plus ainsi....). Le visage de l'Oncle Ben est celui d'un homme ayant réellement existé et qui était maître d' dans un restaurant. Tante Jemima s'appelait Nancy Green et était une esclave affranchie. Les esclaves âgés, ceux qui finissaient par faire partie de la famille, portaient le titre de Oncle et Tante, car il était interdit de les appeler Monsieur ou Madame. Nous avons donc deux représentations de personnages faisant allusion, de façon très directe, à l'esclavage aux Etats-Unis et pourtant, ces marques et ces logos existent toujours.
http://lencrenoir.com/derriere-uncle-bens-et-aunt-jamima/


 1) Pekka est un prénom typiquement finlandais. 

Voir aussi : Tintin au tribunal

vendredi 31 octobre 2014

Home Sweet Home

Diogène
Pour vivre heureux, l’être humain doit pouvoir satisfaire trois besoins essentiels: manger, se vêtir et se loger. Si les deux premiers besoins sont certes particulièrement importants, c’est le troisième, le logement, qui est le plus important de tous. Car sans logement, pas de travail et sans travail, pas de revenus, donc rien à manger et rien à se mettre sur le dos.

Lorsqu’on perd son emploi, il est essentiel de continuer à payer son loyer et son assurance maladie. Mais ici également, le logement est plus important que la santé. En effet, pour pouvoir retrouver du travail, il faut avoir une bonne présentation. Pour cela, il faut pouvoir bien dormir, se raser, se laver, avoir une table et une plaque (électrique ou au gaz) pour se faire à manger, pouvoir faire la lessive et avoir un endroit au sec et à l’abri des voleurs pour y mettre ses habits et - de nos jours - son ordinateur ou sa tablette, qui ont besoin d’une source d’électricité pour pouvoir fonctionner. Avoir une boîte aux lettres est indispensable pour recevoir son éventuel contrat d’embauche. Une fois qu’on a perdu son bail, autant dire qu’il est impossible d’en obtenir un à nouveau, étant donné qu’il faut pouvoir avancer trois mois de loyer en garantie, présenter des fiches de paie qui inspirent confiance etc. On se retrouve alors à faire le tour des canapés de ses amis qui, à la longue, finiront par vous trouver encombrant. Ne reste plus qu’à aller frapper à la porte de l’Armée du Salut ou des abris pour SDF, entouré d’un halo - et d’un fumet - qui n’inspire que la méfiance. Les gens oseront de moins en moins dépanner celui ou celle qui en a pourtant drôlement besoin et qui finira par sombrer de plus en plus profondément.

Le salon de Downton Abbey
Les jeunes dits en rupture qui ont des parents ou de la famille qui les portent à bout de bras ont bien de la chance. Et même les jeunes bien ordinaires: il faut que leurs parents puissent leur payer un logement pendant leurs études, s’ils étudient dans une autre ville. Les piaules pour étudiants sont chères et les bourses limitées. Rien que de ce fait, est difficile pour des enfants de prolo de grimper l’échelle sociale.

Laisser entrer quelqu’un chez soi demande beaucoup de confiance et de générosité. Cela signifie céder un peu de son espace et de son territoire afin de l’offrir à l’autre. Le chez-soi est quelque chose d’éminemment intime: votre invité voit quels livres vous lisez, quelle musique vous écoutez et peut décrypter votre personnalité en fonction de vos goûts de décoration intérieure. Une personne qui se retrouve seule après un divorce, un deuil ou après le départ de ses enfants devenus grands sera sans doute ravie d’avoir à nouveau quelqu’un à qui parler. En revanche, celle qui apprécie non seulement le silence, mais sa solitude, sa petite routine et la liberté de vivre à son rythme aura plus de peine à laisser autrui pénétrer son espace de vie. J’ai fait cette expérience en gardant une chienne chez moi pendant quelques jours: au début, il fallait que je m’habitue à cette nouvelle présence, ce regard insistant espérant une promenade, une caresse ou une croquette. Il fallait que je prépare deux repas, le mien et le sien et que je sorte la promener. Mais quel vide béant quand elle est repartie chez son maître! Inconsciemment, je la cherchais et je m’étonnais qu’il n’y ait plus rien ni personne qui réclame mon attention.
Two is company, three is a crowd*)
A deux reprises, ma mère a dépanné des femmes qui cherchaient un toit. Les deux fois, sa générosité a bien failli lui péter à la figure. Dans les deux cas, ces femmes se seraient bien installées indéfiniment chez elle, en prenant de plus en plus leurs aises car, une fois logées, tous leurs besoins semblaient satisfaits. Nous sommes parvenues à la conclusion qu’il était essentiel, non seulement de fixer des limites, par exemple dans le temps, mais également d’exiger un loyer, fût-il symbolique. Ma mère, toujours elle, avait pour coutume de dire "Au bout du troisième jour, l’invité commence à sentir mauvais", comme quoi, même si c’est sympa, il faut que les règles du jeu entre l’hôte et son invité soient bien claires. A partir du quatrième jour, ce n’est plus une visite mais de la co-location.
Bernard l'hermite

Vient ensuite la co-habitation proprement dite. Si l’invité abuse du téléphone ou passe sa musique préférée en continu, prend toute la place à la cuisine, voire - Oh! crime de lèse-territoire! - se permet des remarques désobligeantes ou, pire encore, déplace des meubles, cela sera immédiatement perçu comme de l’usurpation et par conséquent comme une agression. Il y a fort longtemps, j’ai partagé une chambre d’étudiante avec une jeune fille qui n’écoutait que de la Country, en boucle. Ca m’a appris la patience, la tolérance et la maîtrise zen de mes pulsions de meurtre. Ca m’a aussi appris à comprendre le prix d’un espace à soi, rien qu’à soi.


Les personnes âgées ont souvent besoin de compagnie, ainsi que d’une personne qui puisse leur donner un coup de main et être là en cas de pépin. Les étudiants et tous ceux qui cherchent à s’établir dans la vie ont, quant à eux, besoin de se loger. Ne pourrait-on pas combiner ces deux demandes? N’existerait-il pas un service social qui encadre ce genre d’échange, afin que tout se fasse dans la confiance et la sécurité, de part et d’autre? Un système de ce type a été inventé aux Etats-Unis - where else? - pour du house-sitting et dog+cat-sitting : des voyageurs vous gardent votre maison, ainsi que votre chat ou votre chien pendant votre absence. Il faut pour cela de sérieuses garanties, un peu comme avec AirBnB

Cela fait maintenant 21 ans que j’habite le même appartement, un record! Je me rends compte aussi que je devrais louer le ciel, chaque soir quand je me couche et tous les matins au lever d’avoir la chance d’avoir un joli appartement, un petit chez moi où je sais que je serai au chaud et à l’abri. Car ce n’est pas quelque chose qui va de soi.

*) A Night at the Opera - the Marx Brothers

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